Philippe Sabin – Interview

Arnaud Bard : À quel moment as-tu senti que tu deviendrais peintre ou sculpteur?
Philippe Sabin : Comme c’est sans doute le cas pour de nombreux artistes, je n’ai jamais senti ce moment car du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été artiste… L’art se confond avec ma vie et j’ai eu la chance d’avoir eu des parents qui ont respecté ma vocation, à condition que je passe le Bac. Par contre, chaque fois que je commence à créer, je me sens nu et démuni. Il est nécessaire de l’être, il faut se remettre dans l’état adamique, tout oublier, ne plus rien savoir, n’être plus rien, pour aller chercher au plus loin des choses inédites. C’est donc en réalité à chaque création nouvelle que je me sens devenir artiste.

 

A B : Quels sont tes rituels dans ton atelier, avant de te mettre au travail ?
P S : Pour que je puisse créer, c’est-à-dire, oublier momentanément toutes règles et contraintes, mon atelier doit être parfaitement rangé, tout à fait en ordre. Non seulement chaque chose doit être bien à sa place, mais toutes les fournitures indispensables doivent être dûment approvisionnées. Il est en effet nécessaire que je puisse, durant le temps de la création, y mettre librement le chaos sans me soucier d’aucune contingence matérielle. C’est essentiel, j’ai besoin d’ordre avant le désordre. Mais cet espace neutre et bien ordonné va très vite devenir un véritable capharnaüm !

 

A B : Quelle est l’inspiration de tes créations ?
P S : Au début mon inspiration était ces merveilleuses matières dont sont recouvertes les sculptures africaines. Les africains les obtiennent par diverses opérations, dépôts de matières organiques, pigments naturels, enfouissement en terre, etc. Pour moi, ces matières étaient les couleurs d’une vie sombre et profonde qui m’attirait. Mon travail de l’époque était gris ou cendré. J’y voyais de nombreuses couleurs. Au fur et à mesure, un peu de couleur est apparue, puis, un jour, la couleur pure est arrivée comme une explosion, mais sous cette explosion, il y a toujours, cachée au fond, comme la braise rougeoyante, la sombre matière cendrée !

 

A B : Quel message transmets-tu à travers tes oeuvres ?
P S : Une fois, ma Maman devant l’une de mes pièces avait voulu me faire plaisir. Elle la commenta en disant “c’est très joli, on dirait un ciel de feu et la mer du sud avec une jonque”… Malheureusement, je compris que malgré ses efforts, elle restait tout à fait à côté de la chose. Mes pièces sont faites pour que l’on y reste, pas pour évoquer quelque chose d’autre que leurs formes ou leurs couleurs. Par exemple, il est très rare, dans la vie, de voir vraiment des couleurs. Le signal “STOP” est bien rouge, mais ce n’est pas sa couleur en soi qui nous arrête, c’est le signal du code de la route et l’amende. Certains philosophes pensent même qu’il n’existe de perception qu’en art. Dans la vie, nous ne voyons que des objets. L’art est l’occasion unique de faire des expériences impossibles dans la vie quotidienne, il faut en profiter !

 

A B : Partant sur une ile déserte avec quel Mentor aimerais-tu partir, et pourquoi ?
P S : Sans aucun doute, avec la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. Je lis et je surligne de la philosophie depuis très longtemps. Mais sur cette île, je prendrai aussi de nombreuses ramettes de papier car j’écris aussi beaucoup de philosophie. Au cas où Renaud Barbaras, un phénoménologue français vivant serait libre et dispo, je veux bien partir avec lui, mais je doute qu’il en ait envie…

 

A B : As-tu une anecdote à nous livrer ?
P S : Oui, il y a de nombreuses années, un artiste encore débutant avait flashé sur mon travail, quelle peu agréable surprise ce fut pour moi de découvrir dans une magnifique galerie près de l’avenue Matignon sa première expo, moi qui ramait pour exposer ! Mais le plus beau, c’est qu’il avait complètement reproduit mes œuvres, et sans aucun souci d’authenticité dans la facture des pièces exposées. Je me consolais en pensant qu’il valait mieux être copié que de copier. Pour compenser cette mauvaise surprise, en voici une bonne : je découvris un jour sur Internet que l’un de mes petits objets d’art de l’époque était à le revente. Il ne s’agissait que d’un tout petit objet en bronze doré, une sorte de pendentif. Mais quelqu’un l’avait acheté et, lui donnant sans doute de la valeur, l’avait remis en vente, comme un véritable objet d’art. J’étais très fier de cet anonymat, c’est comme si je devenais quelqu’un d’autre, en plus célèbre.

LUMIERE N°49

 

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